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On a trop longtemps designé sans penser aux femmes…

Par 21 octobre 2020novembre 10th, 2020Aucun commentaire
cover article designer pour les femmes

« Le Modulor », publié par Le Corbusier en 1949, constitue l’un des écrits les plus importants dans l’histoire et la théorie de l’architecture. Son Modulor, un homme d’1m83, modèle de proportions universelles, constitue la première tentative de placer les besoins humains au centre du design et de l’architecture.
Quand on étudie le design, on entend souvent parler de conception centrée utilisateur, sous-entendu, centrée sur les besoins des Hommes.

Mais à y regarder de plus prêt, ne faisons-nous pas une faute de majuscule ? 

C’est en étudiant les travaux de recherche et les expériences de plusieurs femmes que nous nous sommes rendus compte d’une évidence : beaucoup de biens et services sont encore conçus de manière biaisés, en oubliant une partie majoritaire de la population mondiale : les femmes ! 

Qu’on se le dise, le manque de données sur le genre est à la fois une cause et une conséquence d’une manière de pensée qui conçoit l’humanité comme presque exclusivement masculine. Dans cet article nous vous partageons quelques-unes de ces choses qu’il serait temps de re designer en pensant un peu plus à l’expérience d’utilisation de la population féminine.

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La méthode du Design Thinking expliquée !

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Absentes des études de conception, au détriment de leur sécurité ?

Des montres intelligentes qui sont trop grandes pour les poignets des femmes, des écrans d’iphones adaptés à la taille standard de la main d’un homme, des logiciels de reconnaissance vocale testés uniquement avec des voix masculines, aux applications de cartographie qui ne tiennent pas compte des femmes qui souhaitent connaître les itinéraires les plus « sûrs » en plus des itinéraires les plus « rapides ».

S’il est manifestement injuste que les femmes paient le même prix que les hommes pour des produits qui offrent un service de qualité inférieure, la situation se complique d’autant plus lorsque certains objets mal conçus sont à l’origine de graves conséquences sur la sécurité des femmes.

Dans un article rédigé pour le Washington Post, on apprend que les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’être impliqués dans un accident de voiture. Pourtant, lorsqu’une femme a un accident, elle a 47 % plus de chances d’être gravement blessée et 17 % plus de chances de mourir. Et cela s’explique par une raison principale : la façon dont les voitures sont conçues ! 

En effet, une étude édifiante du site Gender Innovation nous apprend que si les innovations en matière de genre ont conduit à des normes plus inclusives pour les mannequins d’essai de choc. En 2019, Volvo a annoncé son programme E.V.A. (Equal Vehicles for All), une initiative qui reconnaît que les modèles virtuels et les mannequins physiques doivent représenter une plus grande variété de types de corps. À cette fin, ils partagent leurs recherches et les données provenant d’accidents réels (Volvo, 2019). Les chercheurs universitaires et industriels redoublent d’efforts pour développer les mannequins d’essai de choc afin de mieux modéliser la population humaine. Cependant, les corps des femmes, les corps des femmes enceintes, les corps des personnes âgées et les corps de grande taille ne sont toujours pas standardisés ou exigés dans les tests de sécurité automobile.

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Ainsi, dans un texte publié par The Guardian, l’auteur nous explique que le résultat de ces modèles conçus sans mannequins féminins standardisés entraîne des comportements dangereux. Les femmes, parce qu’en moyenne trop petites, ont tendance à s’asseoir plus en avant et plus droite lorsqu’elles conduisent, afin d’atteindre correctement les pédales et de voir clairement au-dessus du tableau de bord. Toutefois, ce n’est pas la « position assise standard », ont constaté les chercheurs. Cette déviation volontaire signifie qu’elles courent un plus grand risque de blessure interne lors de collisions frontales. L’angle de leurs genoux et de leurs hanches lorsque leurs jambes plus courtes atteignent les pédales rend également leurs jambes plus vulnérables. 

Les femmes sont également plus exposées aux collisions par l’arrière. C’est parce qu’elles sont en moyenne moins musclées au niveau du cou et du haut du torse, qu’elles sont plus vulnérables au coup du lapin (jusqu’à trois fois) et la conception des voitures sans mannequin d’essai de choc féminin a amplifié cette vulnérabilité. 

En effet, les sièges modernes sont trop fermes pour protéger les femmes contre ce fameux coup du lapin : les sièges projettent les femmes vers l’avant plus rapidement que les hommes car le dossier du siège absorbe moins le choc des corps plus légers.

Un métabolisme mis au second plan

Caroline Criado Perez, journaliste et féministe britannique a consacré 3 ans de sa vie à enquêter sur l’invisibilité des femmes dans la conception de nombreux objets du quotidien et met le doigt sur de nombreuses sources de danger pour les femmes sur les chantiers et dans les métiers de la sécurité mais également d’un manque flagrant de considération dans la majorité des entreprises. 

Dans son ouvrage Invisible Women, Exposing Data Bias in a World Designed for Men la journaliste pointe du doigt les nombreux outils et vêtements conçus sans tenir compte de la morphologie des femmes. Ainsi, en 1997, une policière anglaise qui avait dû retirer son gilet pare-balle inadapté avant d’utiliser un bélier a été poignardée lors d’une intervention… Après que cette affaire eut été rapportée, 700 autres officiers de la même force se sont plaints du port du gilet comme protection standard.

Mais ce n’est pas un cas isolé. Dans un article de L’ADN business, on apprend qu’une agence spatiale américaine n’a pas pu envoyer ses deux astronautes féminines Christina Koch et Anne McClain en sortie spatiale (qui devait d’ailleurs être l’une des premières sorties exclusivement féminines) pour cause de combinaison féminine non disponible.

Enfin, toujours tiré des travaux de la journaliste Caroline Criado Perez, on apprend qu’au travail, la température des bureaux sera toujours inadaptée aux besoins des femmes. Ainsi, il fait en moyenne 5 degrés trop froids pour les femmes, car les standards sont une fois de plus calculés pour le métabolisme d’un homme. Dans ce cas précis, d’un homme de 40 ans et de 70 kilos. Effectivement, pour certains le concept de proportions universelles imaginé par le Corbusier avec son “Modulor” semble toujours d’actualité …

En ville, elles sont encore loin de pouvoir s’approprier l’espace 

Chris Blach anthropologue urbaine et Pascale Lapalud urbaniste, designer et cofondatrice de la plateforme de recherche-action Genre et Ville, toutes deux expertes dans les thématiques d’innovation urbaine,  mettent au point des stratégies et des outils permettant de porter l’égalité entre les femmes et les hommes dans les villes par le design urbain. De leurs recherches elles concluent que pour que les femmes se sentent mieux en ville, il faut les re-designer. Pas étonnant, en France il n’y a que 18,3 % de mairesse, force et de constater que les décisions prises en ville sont pour beaucoup portées par des hommes, pour les hommes. 

En effet la ville est avant tout un espace de représentation. Rien n’oblige juridiquement une femme à croiser les jambes dans le métro ou sur un banc, mais les représentations mentales du comportement que les femmes doivent avoir dans l’espace public font que cette posture très mauvaise pour le dos est instinctivement adoptée par la plupart d’entre elles. 

Au sein du collectif “Les monumentales”, en charge de réaménagement de la place du Panthéon, Chris Blach et Pascale Lapalud ont œuvré à faire de la “place des grands hommes” un espace plus mixte.

Les trottoirs ont été élargis et  l’espace réservé au stationnement des voitures a été réduit au profit du mobilier urbain. Des dizaines de blocs de Granny recyclés et six grandes estrades ont été placées sur la place ce qui a eu pour effet de modifier considérablement les comportements des hommes et des femmes qui les traversent. En effet, les Parisiens se sont rapidement approprié ses structures. Ils s’y installent dans n’importe quelle position, s’y détendent seul ou en groupe, accompagnés d’enfants, de poussettes ou de personnes en fauteuil.

La conclusion de ces chercheuses est sans appel, si on réfléchit à l’inclusivité au moment de designer du mobilier dans son environnement cela change la donne : les femmes se sentent plus légitimes pour rester dans l’espace public. En effet, on voit sur la place du Panthéon des femmes s’allonger et bronzer, s’installer pour pique-niquer, lire ou fumer, tout cela en plein milieu d’une place publique parisienne ! Exactement là où traditionnellement, les femmes doivent “bien se tenir”.

design espace urbain femme design thinking
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Icônes de mode, mais le confort on repassera

Dans un article de Marie Kirshchen j’ai vérifié les poches pour hommes et femmes de 6 magasins et on se fait arnaquer pour Buzzfeed 2017. 

Cette journaliste après avoir constaté une différence flagrante entre la taille de ses poches de jean et celles de ses amis masculins, décide de mener l’enquête et d’aller directement vérifier dans 6 grandes enseignes de magasins si cet écart était exceptionnel ou non. Le résultat, bien évidemment sans appel confirme son intuition, la grande majorité des pantalons “pour femmes” proposent des poches en moyenne deux fois plus petites que les pantalons “pour hommes”, laissant ainsi la possibilité pour ces derniers d’y glisser téléphone, clés et portefeuille tandis qu’un simple téléphone ne rentre qu’à moitié dans les poches d’une coupe féminine. 

Dans l’interview qu’elle mène avec Nathalie Ruelle, professeure à l’Institut français de la mode. On comprend que les explications communément acceptées pour expliquer cette différence sont les suivantes :

  • Les femmes auraient plus de choses à transporter que les hommes, les obligeant à se munir systématiquement d’un sac à main.
  • Les femmes ne veulent pas déformer la silhouette de leurs vêtements.
  • Les femmes mettent des vêtements prêts du corps pour mettre en valeur leur silhouette.
  • Les femmes, sont plus soumises que les hommes aux codes de tenues et ainsi, mettent moins leurs mains dans leurs poches.

Ainsi, on ne laisse pas le choix aux femmes, estimant qu’ajouter des poches coûterait plus cher pour un usage semblerait-il inexistant. 

C’est Christine Bard, historienne de l’université d’Angers  et auteure des ouvrages Une histoire politique du pantalon et Ce que soulève la jupe. Identités, transgressions, résistances qui soulèvent le point suivant :«Sans poche ou avec une trop petite poche, le vêtement n’est pas pratique et c’est le but visé. Le vêtement féminin est avant tout parure, et il répond moins bien aux deux autres fonctions du vêtement : la pudeur et la protection. Les hommes se sont octroyés les vêtements les plus pratiques. La vulnérabilité, la gêne, l’embarras, la limitation de la mobilité sont entretenus par la codification genrée du vêtement, depuis des siècles.»

Voilà comment une simple poche, un simple vêtement porté par des millions de personnes à travers le monde porte lui aussi le poids d’un design mal pensé, qui continue de véhiculer les traces d’une domination masculine encore bien présente. Il est temps de designer des vêtements qui donnent la possibilité à ceux qui les achètent de les porter selon leurs souhaits ! 

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De tous ces exemples un sentiment nous habite : il y a de l’espoir. 

En effet, soulever un problème c’est déjà s’approcher d’une solution. Le tout est de considérer la mixité comme fondement principal de tout design. Pour cela, les études et principalement les recherches utilisateurs doivent être préparées et menées en ce sens, afin de garantir une offre inclusive qui profitera, in fine, au plus grand nombre: Hommes et Femmes.

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